Sur la couverture médiatique de la lutte des Zapatistes
Mexique : l’obsession pour le sous-commandant Marcos
par Mauricio José Schwarz
Article publié le 19 septembre 2003

Une revue de la presse nationale et internationale, avec ses exceptions, démontre de manière évidente que les indigènes zapatistes du Chiapas n’ont pas réussi, en dépit de leurs efforts, à rompre avec deux stéréotypes qui contaminent toutes les tentatives d’analyse de la réalité latino-américaine en général et indigène en particulier. Le premier stéréotype est celui du chef, du caudillo. Pour de nombreuses personnes au Mexique, en Amérique et dans le monde, notre sous-continent n’est pas compréhensible ni viable, sans le proverbial « homme fort », qui se « serre la ceinture », qui « défend l’un ou l’autre » et « rétablit l’ordre » grâce à son charisme. Le chef se conçoit seulement dans une posture épique, prompt à être décrit par les livres d’histoire : à cheval comme Pancho Villa, avec un pied sur un canon le sabre dégainé, regardant pensivement l’horizon avec un geste décidé ou haranguant les foules qui ne savaient où aller avant que le chef ne leur montre le chemin.

C’est le réalisme socialiste appliqué au conservatisme latino-américain.

La conclusion logique de ce stéréotype est que les peules latino-américains ont toujours besoin -qu’ils recherchent jusqu’à le trouver- d’un caudillo, un chef politico-militaire qui est l’incarnation et le résumé de tous ceux qui acquièrent difficilement le titre de « partisans ». Sans chef, pas de société, ni de pays, ni de nation, ni d’avenir.

Le second stéréotype est celui du « bon indigène égaré », importé en Amérique par les conquistadores espagnols. « Les indiens sont comme des enfants » répètent sans cesse Bernal Díaz del Castillo, Cortés et même des défenseurs des indigènes tels que Las Casas et Vasco de Quiroga. L’indien est influençable, évangélisable, encomendable [1], innocent, obéissant, soumis, endurant. On n’admet pas qu’un indien puisse être indépendant, intelligent, rebelle et ferme dans ses convictions. Le rôle que l’indien a joué, contraint, dans la société mexicaine 500 ans durant, a uniquement servi à renforcer ce stéréotype.

Le mélange du stéréotype du chef et de celui de l’indien-enfant a forgé, depuis le 1er janvier 1994, une vision des actions de l’EZLN qui pourrait être résumée de la manière suivante : « Marcos est le roi des indiens, ils ne se seraient jamais rebellés sans lui. Celui qui contrôle Marcos contrôlera les indiens, qui ne sont que des moutons ». Cette vision des choses se répète, sans prendre vraiment la dimension de l’énorme frivolité qu’elle représente.
Les classes moyennes du pays, éduquées dans un racisme féroce rayant les indigènes de la carte, les réduisant à des images de cartes postales et à des producteurs d’artisanat, ont construit grâce à ces stéréotypes une quantité énorme d’explications à ce qui se passe dans le sud-est mexicain. Les questions qu’ils posent dans divers forums ou dans la rue en disent plus long sur eux et leur vision du monde que sur la réalité du Chiapas : « Que veut Marcos en réalité ? » (l’honnêteté intellectuelle n’est pas envisageable, il doit chercher une fin obscure, de préférence à caractère personnel -sexe, pouvoir, argent- déguisée sous le visage plus présentable de la lutte pour la dignité des indiens). « Qu’a réellement fait Marcos pour les indiens ? » (Un véritable chef redistribue le butin, il est un père aimant mais sévère, il doit être à l’image de Monsieur le président durant tout le siècle mexicain, avec cependant l’une ou l’autre exception). « Pourquoi le gouvernement n’emprisonne-t-il pas Marcos et qu’on en finisse une bonne fois pour toutes ? » (En neutralisant le chef, le problème disparaîtra, le problème c’est Marcos et non pas l’humiliation des indiens, qui sont là pour ça et resteraient bien sages si on ne les haranguait pas).

Le racisme mexicain, que beaucoup voudraient nier en appelant à la rescousse notre orgueil pour le passé indigène (l’indien ancien est respectable mais pas l’indien actuel qui, comme le suppose le raciste, a souffert d’une dégénération évidente) ou la figure de Benito Juàrez ou du Nigromante ou de tout autre mexicain distingué avec des traits indigènes (le racisme social mexicain les considère comme des exceptions mineures), s’est vu mis à nu de manière honteuse par neuf années et demi de refus d’accepter au moins que les indigènes aient des idées propres et ne « commandent » pas Marcos (Comment les indiens pourraient-ils commander, demande le raciste, s’ils ne frappent jamais personne, sauf si on leur met un contremaître ?). Cette vision, cependant, ne se limite pas aux classes moyennes dont le seul apport intellectuel est la télévision privée et pour qui la vision du monde est généralement façonnée par l’éducation dans des écoles confessionnelles où l’idée que « les pauvres le sont parce qu’ils ne veulent pas travailler » est un dogme et où il est mal d’utiliser « indien » comme une insulte qui signifie « rustre, ignorant, bête ». Cette vision déborde également dans des lieux où l’on pourrait raisonnablement espérer une meilleure capacité d’analyse des évènements de ces dernières années.

Ainsi, si l’on regarde les notes que Juan Jesus Aznarez, correspondant de El País, envoie régulièrement, on y décèle clairement son obsession pour le sous-commandant Marcos. Pour lui, l’important c’est que Marcos prenne la parole ; si d’autres commandants parlent, il n’ont que la qualité « d’autres orateurs ». Quand Marcos dit au cours du Zapatour (la marche des Zapatistes vers la ville de México) à l’arrivée à Morelos : « Nous sommes venus jusqu’ici non pas pour nous approprier le nom de Zapata, loin de là où il est né et où il vivra toujours ; nous ne sommes pas arrivés ici pour usurper une histoire qui appartient à tous », le correspondant traduit allègrement le discours du chef latino-américain dans le sens où l’attendent ses lecteurs : « Je suis venu lui rendre hommage, pas usurper son héritage ».

La collectivité zapatiste est résumée par l’individualité de Marcos. Pour le journaliste (d’un journal qui se dit de « gauche ») Marcos (et non pas l’EZLN) « rompt le dialogue ». Pour lui, l’important n’était pas que les commandants zapatistes aient pris la parole au sein du Congrès de l’Union, mais que Marcos l’ait fait. L’exemple de ce journaliste se propage dans toute l’Europe. Des publications italiennes, françaises, allemandes et britanniques se délectent de l’image de Marcos, des paroles de Marcos (sans rappeler qu’au travers de sa voix ce sont des milliers d’indigènes rebelles qui parlent), de l’image commerciale qu’ils persistent à comparer avec celle de Che Guevara sans souligner les profondes différences de leurs propositions, de leurs idées et des formes d’organisation qui différencient une guérilla d’illuminés des milliers d’indigènes zapatistes. Les indiens sont à nouveau réduits à la qualité de « suiveurs » quand ils ne sont pas « manipulés » par le charismatique métisse à la pipe.

Mais, plus grave encore, l’idée du chef tout puissant et de l’indigène soumis et obéissant a contaminé l’approche politique des trois gouvernements mexicains successifs au cours du conflit du Chiapas.

Vicente Fox, lors de sa célèbre promesse de résoudre le conflit du Chiapas « en un quart d’heure », tout en nuance, nous offrait sa vision personnelle du conflit : « Lors d’une tournée de travail j’ai soutenu que je pouvais régler le problème du Chiapas en 15 minutes, seulement si le sous-commandant Marcos cherche véritablement la dignité des indigènes, le développement humain et économique du Chiapas. Si c’est cela qu’il veut, nous nous arrangeons en un quart d’heure et nous serons dès lors alliés autour d’une même cause ».

C’est-à-dire que pour Vicente Fox il n’y a pas de commandants indigènes, il n’y pas d’indiens rebelles, il n’y a pas de problème de marginalisation, de misère, de désespoir qui font que les indigènes soumis à des injustices croissantes puissent dire : « Assez ! ».

Tout ce qui existe, pour lui et pour ses prédécesseurs, c’est le problème exposé par un seul individu, qui cherche sûrement quelque chose et qui peut s’acheter, se faire convaincre ou être corrompu afin qu’un seul mot fasse que tous les indigènes zapatistes abandonnent et redeviennent silencieux et soumis dans l’attente des programmes gouvernementaux de « développement humain et économique » qui n’arrivent jamais.

Il est évident que, dans ces conditions, la solution du problème zapatiste est lointaine. A partir du moment où Marcos n’est pas venu parler au Congrès de l’Union en mars 2001, les députés et les sénateurs (dans leur grande majorité), les médias (particulièrement les médias internationaux) et une partie importante de la société mexicaine ont cessé d’écouter ce qui s’y est dit. Le 28 mars 2001, le commandant Esther a averti la plus haute assemblée de la nation : « Le sous-commandant insurgé Marcos est cela, un sous-commandant. Nous sommes les commandants, ceux qui gouvernent en commun, ceux qui gouvernent par la volonté de nos peuples. Au sous-commandant et à ceux qui partagent avec lui les mêmes attentes et les mêmes aspirations, nous avons donné mission de nous amener à cette tribune. Eux, nos combattants et nos combattantes, ont réussi grâce à la mobilisation populaire au Mexique et dans le monde. Maintenant, c’est notre heure. »

Ce ne fut pas son heure. Ceux qui ont de l’influence, ceux qui gouvernent, ceux qui contrôlent les médias internationaux ont cessé d’écouter parce que ceux qui parlaient étaient des indiens et non pas leur « chef », non pas le responsable du problème, non pas l’individu avec lequel on négocie et on transige.

L’obsession pour Marcos est la norme du vieux système des caciques et du nouveau système construit à partir de l’exclusion. L’exclusion des indigènes, une fois encore, et même celle de leur lutte, permet de tracer le portrait d’une société dans laquelle les pires traits n’ont pas été modérés par la modernité ni par la globalisation.

Sans Marcos, personne n’écouterait le message des indiens, c’est certain. Cependant, une grande partie du monde a centré son regard sur le moyens, et a méprisé, et continue de mépriser, le message central des indiens du Chiapas. Pour comprendre ce message et dialoguer sur les bases qu’il propose, il ne suffit pas de sympathiser avec les Zapatistes du Chiapas.

La « réapparition de Marcos » sur la scène politique (comme s’il avait pris des vacances pendant deux ans afin de se refaire une santé) remet à nouveau sur la table ce que va être l’approche gouvernementale et celle de l’opinion publique envers le conflit du Chiapas, qui n’est rien d’autre que le symptôme le plus visible d’un conflit beaucoup plus profond au niveau national et latino-américain.

Si l’idée que la solution au problème consiste à désactiver Marcos (comme Ernesto Zedillo l’a tenté) ou à négocier individuellement avec lui (comme l’a proposé Fox), si cette idée continue à prévaloir, alors le chemin menant à la compréhension sera fermé, peu importe le nombre de Caracoles inaugurés par les Zapatistes et autant de fois qu’ils diront, par la voix de Marcos, que ce qu’ils veulent c’est simplement que l’on reconnaisse leur dignité en tant que Mexicains, en tant qu’indiens et en tant que personnes. Et que l’on écoute ce qu’ils disent, au-delà de l’obsession pour Marcos. Si il y a quelque chose d’admirable, c’est bien d’avoir pu se convertir en indien.

Notes :

[1En référence au régime de l’encomienda, institution espagnole en Amérique à l’époque coloniale (n.d.tr.).

Source : www.ciberoamerica.com, 11-08-03.

Traduction : Anne Vereecken, pour RISAL.

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