La marche des cocaleros péruviens
par Hugo Cabieses
Article publié le 13 août 2004

En avril dernier, les cultivateurs et syndicalistes locaux des régions du Pérou où l’on cultive le plus la coca ont organisé une manifestation de masse. Menés par une majorité de femmes, les cocaleros (cultivateurs de coca) ont littéralement fait échec et mat le gouvernement américanophile du Président Alejandro Toledo. Les manifestants de coca et leurs organisations ne faisaient pas partie du réseau criminel des trafiquants de drogue. La Doctrine Fujimori voulait officialiser et régulariser le secteur non-officiel de la coca afin que les campesinos [paysans, ndlr] producteurs de coca se rallient au gouvernement contre le Sentier lumineux. Plutôt que l’éradication, la Doctrine Fujimori prônait une substitution des cultures avec le soutien des organisations internationales, en particulier le Programme des Nations Unies pour le contrôle international des drogues.

Le ministre de l’Intérieur de Fujimori réinstaura l’éradication forcée de la coca en 1996, sous l’égide du projet CORAH (contrôle et réduction des cultures de coca dans le Haut Huallaga), entièrement financé par les Etats-Unis. Après trois ans de CORAH, les vallées productrices de coca explosèrent, les barrages routiers et les grèves devenant monnaie courante. Les protestations obligèrent finalement le gouvernement à s’asseoir à la table des négociations en novembre 2000, à la veille de la chute peu glorieuse de Fujimori. Lors de son entrée en fonction, le président Toledo nomma Ricardo Vega Llona au poste de "Monsieur Drogue". Vega Llona se montra désireux de réengager avec les cocaleros le dialogue entamé par le gouvernement d’intérim qui avait succédé à Fujimori. Il créa la Commission nationale pour le Développement et la Vie sans Drogues (DEVIDA) à la place de Contradrogas, la précédente agence de lutte contre les stupéfiants. Contradrogas était un bastion de corruption et d’inefficacité, créé avec la bénédiction de Washington par les services de renseignements péruviens commandés par le douteux chef de l’espionnage, Vladimiro Montesinos.

Fin 2001, après sept mois de consultations, le gouvernement soumit aux cocaleros un plan relativement progressiste redéfinissant la politique nationale en matière de stupéfiants et de coca. Le projet incluait une stratégie considérant la production, le trafic et la consommation comme des problèmes interconnectés. Elle prévoyait également la participation des cultivateurs de coca à la conception de projets alternatifs de développement durable. Sur le plan international, la nouvelle politique requerrait la coopération des pays producteurs aussi bien que celle des pays consommateurs, conjointement responsables du trafic des stupéfiants, tout en appuyant une réévaluation de la consommation traditionnelle de cette plante et son exploitation industrielle. Le gouvernement promettait dans ce projet d’user de son influence afin que la feuille de coca soit rayée des listes de stupéfiants des Nations Unies.

Quelques mois plus tard, le gouvernement revint sur ses propositions. Le glas sonna pour ces nouveaux accords à l’occasion de la visite du président George W. Bush à Lima en mars 2002, à l’occasion de laquelle il fit pression sur le gouvernement de Toledo pour qu’il applique la "tolérance zéro" à la culture de la coca. Le gouvernement se lança alors dans l’éradication forcée avec un regain de vigueur, ce qui entraîna d’importants mouvements de grève, des manifestations et des barrages routiers de la part des cocaleros. le gouvernement réagit à l’agitation sociale en entamant des négociations au cas par cas avec différentes communautés de cocaleros - apaisant l’ire des cultivateurs à coup d’accords de façade sans réelle portée. Pourtant, la DEVIDA trouva quand même le moyen de violer ces accords peu généreux.

A ce moment, d’importants cocaleros des vallées du Haut Huallaga, d’Aguaytia et d’Apurimac, menés par Nelson Palomino, décidèrent de créer un syndicat national des producteurs de coca. Environ 1.200 délégués fondèrent l’Association nationale des Producteurs péruviens de Coca (CONPACCP) en janvier 2003. Les délégués nommèrent Palomino, originaire de la vallée d’Apurimac, comme secrétaire général de l’organisation et Nancy Obregón comme vice-secrétaire. Les dirigeants des différentes vallées se mirent d’accord pour organiser des barrages routiers et des grèves si l’éradication forcée était imposée dans une des zones affiliées à la CONPACCP.

Un mois après le premier congrès des cocaleros, la CORAH et la DEVIDA détruisirent les récoltes de deux membres de l’association à Aguaytía. Immédiatement, les cocaleros de cette vallée mirent en place des barrages sur les principales artères de la région, et d’autres actions du même type furent organisées par des cocaleros d’autres régions. Alors qu’il revenait de Lima où il avait organisé d’autres mobilisations, des agents du gouvernement arrêtèrent Palomino et l’inculpèrent d’"apologie du terrorisme" et d’autres délits, qui n’ont toujours pas été prouvés. Palomino et les autres dirigeants cocaleros pensent que la DEVIDA et l’ONG CARE étaient derrière son arrestation ; Palomino avait accusé CARE d’avoir détourné des fonds de l’Agence américaine pour le Développement international (USAID) qui devaient servir à financer des projets de développement alternatif. L’arrestation de Palomino provoqua une vague d’indignation dans toutes les vallées productrices de coca du Pérou et amena les cocaleros à marcher sur Lima pour exiger la remise en liberté de leur dirigeant ainsi que l’attention du gouvernement sur dix autres revendications.

La marche vers Lima d’avril 2003 dura 16 jours, elle rassembla plus de 8.000 participants. Deux colonnes, celle provenant du Nord conduite par Flavio Sánchez et Elsa Malpartida et celle du Sud conduite par Marisela Guillén et Nancy Obregón, se réunirent à Lima après avoir parcouru chacune près de 500 miles. Après que les manifestants eurent campé pendant quatre jours sur les pelouses du Palais de Justice et de l’hôtel Sheraton qui le jouxte ; le gouvernement finit par accepter de recevoir la délégation de 35 représentants des cocaleros. Toledo les rencontra le 23 avril et accepta de signer le décret 44, qui acceptait beaucoup des exigences des cocaleros. Cette nuit-là, Toledo rendit visite à un groupe de cocaleros qui campaient sur le stade de football "La Victoria" de Lima. Il promit d’honorer cet accord. "Les portes du Palais présidentiel resteront ouvertes s’il s’avère nécessaire d’y apporter des corrections." Sortant une poignée de feuilles de coca de sa poche, Toledo proclama : "Vous tous, producteurs de coca - vous n’êtes pas des narcotrafiquants."

Le résultat de la marche représentait une victoire partielle pour les cocaleros. La CONPACCP fut reconnue en tant qu’interlocuteur légitime représentant les agriculteurs auprès du gouvernement et le gouvernement fit savoir publiquement dans les médias que les cocaleros n’étaient pas des narcotrafiquants. Le décret 44 promettait également de mettre fin à l’éradication forcée des cultures de coca, reconnaissait que la production de la coca en vue d’une consommation licite était une activité économique bénéfique et comportait des propositions en vue de la réduction graduelle, volontaire et participative des cultures de coca. Les cocaleros réussirent également à persuader le gouvernement de faire passer la "chaîne de production" de la coca sous la tutelle du ministère de l’Agriculture, qui se substituait ainsi à la DEVIDA, l’USAID ou l’entreprise privée Chemonics International, principale exécutrice des projets de développement alternatif de l’USAID dans les vallées productrices de coca du Pérou.

Sous les pressions énormes exercées par Washington, cependant, l’administration Toledo fit rapidement volte-face. A plusieurs reprises, la DEVIDA, CARE et Chemonics sabotèrent, dénaturèrent ou violèrent simplement les accords du décret 44. A plusieurs reprises, des membres du gouvernement calomnièrent les organisateurs de la marche et, enfreignant directement la loi, exclurent les cocaleros de la direction de la DEVIDA. Afin de diviser le mouvement, la DEVIDA signa des accords avec des organisations parallèles ou fictives de cocaleros. Des spots télévisés et radiophoniques diabolisèrent les cocaleros et leur production. Les agences gouvernementales firent la sourde oreille lorsqu’en plusieurs occasions les cocaleros dénoncèrent ces pratiques.

A la suite de ces mois d’abandon par le gouvernement eut lieu le deuxième congrès national de la CONPACCP, du 18 au 20 février 2004 à Lima ; plus de 2.000 délégués venus de pratiquement toutes les vallées productrices de coca y participèrent. Après deux jours de débats, le congrès fit paraître un "plan d’action immédiate" en cinq points. Ses revendications incluaient la remise en liberté immédiate de Nelson Palomino, l’arrêt immédiat de toutes formes d’éradication de la coca, la dissolution de la DEVIDA et l’expulsion des ONG actives dans les vallées productrices de coca. Le plan demandait également un nouveau recensement des producteurs de coca, et proposait que des instances régionales, sous la supervision des cocaleros locaux, administrent l’ENACO, l’entreprise cocaïère publique. Enfin, ils exigeaient l’abolition de la loi alors en application - imposée en 1978 par le régime militaire - qui criminalisait la coca, et la création d’une nouvelle loi nationale régissant l’industrialisation de cette plante et sa commercialisation. La radicalisation des propositions des cocaleros prenait sa source dans plus de trois années d’immobilisme de la part de l’administration Toledo.

Environ 35.000 des cocaleros péruviens, dont on estime le nombre à 50.000, sont aujourd’hui membres de la CONPACCP, représentant les vallées de tout le pays. Dans le contexte de pression croissante exercée par le gouvernement, l’organisation a éprouvé des difficultés à maintenir l’unité entre les différentes régions. Au congrès de Lima, deux vallées membres - celle d’Apurimac près de la ville d’Ayacucho et celle de Monzón près de Tingo María - ne participaient pas, mettant en évidence une rupture dans le mouvement. En dépit de l’absence de Palomino - son dirigeant nominal - la vallée d’Apurimac a quitté la CONPACCP. Menés par la cocalera dissidente Marisela Guillén, les producteurs de l’Apurimac ont fondé leur propre fédération et se sont alliés aux cocaleros de Monzón menés par Iburcio Morales. Les délégués de Monzón avaient participé au congrès le premier jour, mais étaient partis après avoir accusé la CONPACCP et ses dirigeants d’être "à la solde du gouvernement et d’essayer d’utiliser les cocaleros à seule fin de servir leurs propres intérêts politiques."

Apurimac compte 11.000 cocaleros et Monzón 2.500. Les deux vallées ont des caractéristiques communes. La coca qui y est produite va principalement à la fabrication de cocaïne : environ 70% de la production d’Apurimac et 60% de celle de Monzón est destinée à des fins illicites. Contrairement à Huallaga et à Aguaytía, ces deux régions n’ont pas été soumises à l’éradication au cours de l’histoire. Des dirigeants de ces deux endroits, cependant, prétendent que des fumigations au moyen du désherbant chimique de la marque Spike ainsi que le champignon tueur de coca, le Fusarium oxysporum, ont été employés pour éradiquer la coca à Apurimac et Monzón. A ce jour, cependant, aucune preuve probante n’est venu confirmer ces allégations.

Guillén et Morales sont, de l’avis général, les plus radicaux des dirigeants des cocaleros. Ils refusent l’éradication graduelle de leurs cultures, avec participation de l’Etat, que la CONPACCP a accepté en 2003. Pourtant ils ont tous deux rencontré le ministre de l’Intérieur pendant le congrès de la CONPACCP en février dernier. Une seconde rencontre a également eu lieu en mai cette année, avec le nouveau ministre de l’Intérieur et le ministre de l’Agriculture. On dit qu’ils sont arrivés à une entente avec ces ministres, bien que les détails soient obscurs. Ce qui est clair, en revanche, c’est que le gouvernement reconnaît maintenant la CONPACCP et l’organisation dirigée par Guillén - la Junte nationale des Producteurs agricoles péruviens - comme négociateurs légitimes sur le sujet de la coca.

Le second congrès de la CONPACCP avait accordé à l’administration Toledo un délai de 60 jours pour réagir au Plan d’Action immédiate de l’organisation. Au cours de cette période, le gouvernement essaya de jeter le discrédit sur les cocaleros en lançant contre eux des accusations non fondées de collusion avec des membres du Sentier lumineux. Avant d’être relevé de ses fonctions, Fernando Rospigliosi, alors ministre de l’Intérieur menaça directement Elsa Malpartida de Tingo María, lui disant qu’elle subirait le même sort que Palomino, toujours incarcéré. Comme promis, à la fin de la période de grâce en avril, les mouvements de protestation commencèrent et se prolongèrent jusqu’en mai, provoquant souvent des réactions violentes de la part des forces de l’ordre. En réponse au mouvement social, la DEVIDA lança une vaste campagne d’information alléguant que le gouvernement s’était conformé aux mesures stipulées par le décret 44 de 2003.

Entre autres, le décret ordonnait que le gouvernement mène une étude sur la demande légale et la consommation de feuilles de coca dans le pays. Parce que c’est l’USAID qui a financé ce rapport, cependant, les résultats sont sous "réserve" et n’ont pas encore été rendus publics. Le gouvernement refuse de collaborer avec la CONPACCP à l’éradication de plantations de coca non-enregistrées auprès de l’entreprise cocaïère publique, ce que requerraient également les accords de 2003. Dans sa campagne d’information, la DEVIDA accusait les cocaleros de ne pas réellement arracher les plantations productives, se contentant d’"éradiquer" les plantations envahies de mauvaises herbes ou abandonnées.

Au moment de la rédaction du présent article, les négociations avec le gouvernement sont toujours au point mort. Le 12 mai, les cocaleros ont repoussé une proposition du gouvernement parce qu’elle n’offrait qu’une suspension temporaire de la politique d’éradication, en attendant la mise en application d’une loi complète sur la coca. Les cocaleros maintiennent que le problème de la coca au Pérou ne peut être résolu que par l’adoption d’une stratégie tenant compte des dimensions sociales, politiques, et techniques de la question. Sociale, parce qu’avant que la crise puisse être résolue, le gouvernement doit se rendre compte que les revendications de cocaleros naissent de leur exclusion sociale et l’étiquette de criminels ou, pire encore, de terroristes qu’on leur a collé. Ils veulent les mêmes droits et les mêmes devoirs que les autres citoyens et, en conséquence, exigent de participer à l’élaboration des politiques qui affectent leur vie. Ils proclament leur désir de faire partie de la solution, et non pas partie du double problème que le gouvernement essaie ostensiblement de combattre : la pauvreté et le trafic illégal des stupéfiants.

Sur le plan politique, les cocaleros demandent à leur gouvernement de refuser la politique draconienne, chère à Washington, en matière de coca, qui ne fait qu’aggraver la maladie et empêchent la guérison. Ils espèrent convaincre l’administration de revenir aux lignes directrices de 2001 afin d’élaborer conjointement une politique nationale sur la coca et les stupéfiants indépendamment du gouvernement états-unien. Sur le plan technique, les cocaleros soulignent qu’il faut remédier à la crise de l’agriculture et du monde rural qui est à l’origine de l’augmentation de la production de coca. Les cultivateurs et leurs organisations, affirment-ils, doivent jouer un rôle dès le départ dans la conception et l’application d’un projet agraire alternatif, qui impliquerait la délimitation de zones économiques et écologiques, analyse des sols et la restructuration des petites exploitations agricoles. Pour les cocaleros, un programme de subventions qui aiderait les petits exploitants agricoles serait indispensable selon cette nouvelle approche, tout comme le serait le passage d’une attitude orientée vers l’exportation à une production qui ciblerait les marchés locaux, régionaux et nationaux

Pour l’heure, quoi qu’il en soit, l’instabilité a de nouveau gagné les vallées. Toledo se retrouve face à une crise sociale et politique profonde, et a peu de solutions à part apaiser les cocaleros. Ses 6% d’opinions favorables lui laissent une marge de manœuvres très réduite, voire inexistante. Une seule autre option s’offre à lui : prendre la direction inverse et revenir à la violence de la "Guerre contre la drogue" chère au gouvernement américain.

Source : NACLA (www.nacla.org), Vol. 38, No.1, juillet/ août 2004.

Traduction : C.F. Karaguezian, pour le RISAL (www.risal.collectifs.net).

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